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 pepper effect ■ libre

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conscience vouée à l'errance
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conscience vouée à l'errance


Masculin

MESSAGES ▲ : 31
DATE D'INSCRIPTION ▲ : 05/05/2015
AVATAR ▲ : Original © RJ (Blue Demon) •• SWKart
DIT ▲ : Staus' •• Stauky •• Blue
ANECDOTE ▲ : Fan de baba au rhum, joue du djembé sur des cocotiers.
FICHE RS ▲ : Left Horn.

MessageSujet: pepper effect ■ libre
Mer 27 Mai - 12:53

Son gosier, lui, arraché à une immonde sensation de dégoût, pourrissait sur place, saturé d'une amertume et d'une rancœur légitime. Il houspillait en digne arrogant, sans que l'audace n'eut le culot de l'étouffer. Un juron, une plainte, et sa voix tonnante chapitrait frénétique dans l'entière pièce carrelée. Il en était à sa dernière cuvette. Sa dernière pour l'éternité.
Il s'était forcé néanmoins, à puiser dans ses ressources vagabondes pour faire abstraction de sa condition. Ne se soucier ni de l'odeur, ni de l'état des lieux. Réduit à une telle bassesse l'avait toutefois rehausser sur des gonds à larges semelles. Il observait le produit vaisselle qui l'avait parfumé de cette fétide effluve auto-nettoyante déracinant ardemment l'odorat, la brosse à chiotte, sa plus fidèle amie, qu'il avait fini par briser à la tâche tant sa rage fut torrentielle puis la ventouse, dorénavant une Excalibur de dernier rang reboisée dans les tréfonds du siège en céramique.
Il n'avait pas demandé à naître ; il s'était manifesté – beaucoup trop exigeant, comme vivant. Il n'avait pas demandé à travailler non-plus, on lui avait octroyé cette besogne, dans un restaurant piteux tenu par des patrons onéreux.
Sa tempe battait en cadence ; irascible, l'homme en bleu voyait rouge. Il feint de s'emporter : à quoi bon, qui l'entendrait pester ? Se souciait-il d'ailleurs de son déplorable sort ? Pas plus que cela, il essayait de s'en convaincre. Il bazarda ses outils de ménage dans un seau, retira ses gants et se précipita au lavabo le plus proche. Ses mains, frottées avec tant d'ardeur, vinrent par constater leur peau pelée. Il inspira prestement et se calma ; cette attitude ne lui ressemblait pas.
Son faciès repiqua d'une nonchalance vierge. Il traîna médiocrement les pieds, pressé par la flemme qui le guettait, puis se dirigea dans les cuisines, lâchant en grand bruit l'arsenal qu'on lui avait confier.
Parmi les odeurs de bulles qui explosèrent en relent d'orange et celles profondes du calcaire, son attention était requise de haute voix. « Holà ! Holà Blue ! Pendant combien de temps vas-tu rêvasser ? » il fronça les sourcils en s'avançant de son patron, à la voix aussi grasse que sa peau et échancrée dans un accent tassé et vif qu'il ne voulait s'attarder à déchiffrer. « Tu as fini de nettoyer les cabinets ? » Il leva les yeux au plafond et couvrit sa réponse d'un léger bruit de bouche. « Ouais. » « OK, prends ça, siffla-t-il en lui adressant un tablier, la table 17 attend pour qu'on prenne leur commande. » Il enroula le vêtement dans sa main et le regarda à deux fois avant de se décider à saillir le sentier qui menait au restaurant. Son élan de lenteur fut carabiné en cours de route. « ¡Rápido! » il haussa les épaules et ceintura sa taille de l'uniforme.
Arrivé à mi-chemin du comptoir, il fut plongé dans une pénombre maussade, écarlate. Les quelques lumières avivées au plafond et le lustre du milieu donnaient sur des tablées toutes plus différentes et noyées dans une ambiance parfaite de vives couleurs chaudes. Il s'approcha de l’accueil où le réceptionniste l'interrogea du regard. « File-moi un calepin steuplaît, après les chiottes je m'occupe des commandes... » Le belliqueux bougonnait à l'idée de s'activer. Une fois fourni du matériel, il s'attacha les cheveux et fendit la foule empêtré dans son costume de diable bleu.
Une chaleur pesante prédominait au bas de son dos et au niveau de ses pommettes plates. Il gratta l'une de ses cornes sans savoir laquelle et dégaina stylo et bloc-note, propulsant d'une intonation flapie : « Bienvenue au Chicano Sombrero, puis-je prendre votre commande ? »
L'envie de se défenestrer d'ennui le démangeait. Peu importe l'allure qu'il arborait, il n'y prêtait guère attention de toute façon.


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corps éthéré de pureté
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corps éthéré de pureté


MESSAGES ▲ : 11
DATE D'INSCRIPTION ▲ : 11/06/2015
MessageSujet: Re: pepper effect ■ libre
Lun 22 Juin - 22:36


C'était le moment où les troupes diurnes et la relève nocturne se mêlaient en une effervescence organisée dans les vastes galeries du Palais de Justice. La douceur du crépuscule se propageait à travers les arcatures à claire-voie qui frangeaient le splendide édifice ; on échangeait les dernières directives ponctuées d'encouragements, les pas résonnaient contre le marbre et mouraient enfin.

Ivory était encore penchée sur les plans où l'on avait tracé la logistique complexe qu'il faudrait respecter lors de la célébration du culte de Thémis. L'événement approchait, gonflait les rangs d'une vague appréhension qu'elle croyait bien naturelle. Elle ne s'intéressait guère, pour l'heure, aux fêlures qui lézardaient subrepticement la routine de la Citadelle. L'existence de ces créatures étranges apparues çà et là dans le monde, de ces individus à tort épargnés ou lésés, infléchirait peut-être, d'une façon ou d'une autre, le cours du temps rituel. Mais si elle redoutait que ces ruptures n'affleurent à la surface lustrée de Libra, ce n'était encore que très inconsciemment ; ces craintes subliminales ne s'étaient toujours pas matérialisées dans son esprit.

La faim lui enfiévrait maintenant les joues. Sans que ses yeux n'en suivent le mouvement, sa main se referma mécaniquement sur une coupelle – vide ; ouvrit d'un coup sec le premier tiroir du bureau – vide. Ivory eut un léger froncement de nez et se redressa enfin, cillant à plusieurs reprises comme pour se réaccoutumer à la réalité du monde extérieur. Elle mangeait seulement pour ne plus avoir faim. L'alimentation, idéalement, ne devait être qu'une activité secondaire, c'est-à-dire susceptible d'être combinée aux tâches plus importantes qui composaient son quotidien professionnel. Les repas pouvant constituer de dangereux voyages, elle leur préférait souvent – dans la mesure de ce que son corps lui permettait – une poignée d'amandes ou de noix, une branche de dattes et les bienfaits du chocolat noir. Autrement, elle s'arrangeait pour qu'ils soient utiles, au-delà de leur intérêt strictement physiologique. Ce qu'elle ferait ce soir, dans son curieux entêtement.

Ivory quitta la pièce après avoir rangé ses plans et consulté un dossier bien – trop – fourni – à son goût. Elle passa au vestiaire pour ôter son uniforme et enfiler une tenue civile ; à l'armurerie pour remplacer son épée trop ostentatoire par deux dagues qu'elle glissa, l'une à l'intérieur de sa botte, l'autre dans un holster d'épaule en cuir dissimulé sous sa veste ; enfin elle tressa négligemment ses cheveux pour en étouffer un peu l'abondance. Ses gestes étaient chaque fois expéditifs, parce qu'elle ne voulait pas en faire le siège d'une quelconque réflexion. Tout ce qui était trop mécanique comportait un risque de distraction.

Elle plissa jovialement les yeux en guise de sourire pour saluer un collègue, sortit sac sous le bras et dévala les marches du Palais de Justice deux à deux. La nuit était tout à fait tombée.

Ivory aimait tout spécialement les rues animées du quartier albâtre. Si elle marchait vite, alors qu'on flânait, si elle tâchait de ne pas enfoncer son épaule dans celle des autres, et qu'on lui donnait l'impression de nager à contre-courant, elle n'en savourait pas moins la façon qu'avaient les passants de se livrer à la sérénité festive du centre des commerces. Tout allait bien. Sous la fraîcheur de la nuit, la chaleur des corps et des lumières artificielles se densifiait. Pour eux, vivre dans un monde où le temps ne comptait pas vraiment, où seules la lassitude et la haine pouvaient donner lieu aux véritables fins, semblait être une chance. Son ventre se noua brièvement. Elle accéléra le pas pour s'échapper à elle-même.

Elle atteignit enfin le périmètre qu'elle avait commencé de baliser. Limbo y avait particulièrement frappé ces derniers temps. Infernale anguille. D'autant plus insupportable – et dangereux – qu'il sévissait par jeu. Le traquer représentait un travail de longue haleine où il était nécessaire de souffrir des détours en apparence inutiles. Et pour Ivory, tout commençait par une maîtrise impeccable de l'espace où ce petit enfer ambulant se mouvait. Il était cependant difficile d'y implanter ses propres atouts. Franchir le seuil de ce restaurant le lui signifia davantage encore.

Après y avoir été invitée, elle s'installa à une table en retrait et attendit patiemment – tantôt en observant la clientèle, tantôt en consultant la carte – que l'on vienne à elle.
… On avait vu pire. Ivory contempla l'étrange carnation bleue de ce visage cornu avec une insistance qui relevait moins du malaise ou de l'indélicatesse que d'une tentative de déchiffrement. Elle ignorait ce qui alourdissait tant cette voix – la fatigue, l'ennui... ? L'ennui était le plus terrible des maux pour une société où le pouvoir en place aspirait à l'ordre. Elle lui répondit sans plus tarder.

« Oui, merci. Mais j'espérais d'abord que vous me conseilleriez. Je viens pour la première fois, et vous connaissez sans doute mieux la carte que moi. N'est-ce pas ? » Ses yeux, qui avaient un bref instant parcouru le menu, se levèrent poliment vers le singulier serveur.


— L’art d’aimer ? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone. Syllogismes de l’Amertume, Emil Cioran.
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